Un zeste d'estime

Transparente

Tu es presque transparente. Tu ne fais pas de bruit. Et pourtant... tu aimerais crier ou juste pouvoir parler et être écoutée. Les pieds dans le vide, la tête dans les étoiles, assise sur le rebord d’un mur abîmé par le temps, tu n’as plus qu’une pensée, celle de sauter et de t’envoler. Tu as 29 ans et le bilan de ta jeune vie, tu en as vite fait le tour : zéro. Comment vivre avec le poids d’avoir assassiné ton bébé. A 17 ans, tes parents t’ont demandé d’avorter ou de quitter la maison. Tu étais paumée. Tes quelques amies t’appelaient la fêlée, pour les autres, c’était la droguée.

Comment pouvais-tu donner la vie et éduquer un enfant dans la rue ? Prendre soin d’un nourrisson ? Tu étais incapable de prendre soin de toi-même. Oh ! Tu te maquillais parfois, tu avais ton look : des vêtements noirs ou minijupes et bas résilles ; rien que du superficiel qui traduisait ton mal être. Mais en dessous de ton enveloppe charnelle, ce n’est qu’une immense ecchymose, ou plutôt des centaines de petites contusions mises les unes à côtés des autres, autant de bleus à l’âme, souvenirs d’humiliations, de reproches, de coups parfois très violents reçus par tes camarades d’école, des inconnus, tes parents, ton frère et ta sœur, tes petits amis puis ton mari.

Comme cette fois où les filles de ta classe te tenaient les bras et les jambes pendant qu’une autre te frappait dans les côtes avec le manche d’un balai. Ou la fois où ta grand-mère t’avait dit que tes parents ne t’aimaient pas. Ou encore cette autre fois où tu t’étais retrouvée par terre dans ce café, les mains tenues pendant qu’un homme saoul touchait ton corps, les endroits les plus intimes alors que des gens regardaient sans bouger. Et le lendemain, ton père qui te frappait avec la laisse du chien parce que tu avais osé t’opposer au fait qu’il voulait frapper ton frère et ta soeur. Et de toutes ces fois, parce qu’ils n’entendaient pas ta détresse, « tes amoureux » te manipulaient sans aucune pudeur.

Emy, tu ne veux pas faire de bruit. Tu ne veux pas être un fardeau pour les autres. Seule, tu l’étais déjà dans ton souvenir le plus lointain. Tu ne veux plus être rejetée, plus jamais. Tu ne veux pas faire souffrir, juste en finir avec la vie. Tu regrettes. Tu as honte. Pourtant, beaucoup de gens t’aiment Emy. Ils ne connaissent pas ton secret. Tu est souriante, discrète, serviable. Tu n’es pas méchante. Tu ne t’aimes pas, c’est tout. Tu n’aimes pas ta vie. A 10 ans, tu voulais déjà sauter dans le vide.

A 14 ans, tu as commencé à fumer ; à respirer du solvant et à boire pour pouvoir t’endormir la nuit et te donner le courage de vivre ; à te couper pour évacuer toute ta colère et ta culpabilité. Tu as mal. Tu voudrais crier ou même juste parler et être écoutée. Mais qui peut écouter une meurtrière, une droguée, une fêlée.

Tu te rappelles ces nuits interminables, pendant lesquelles tu buvais dans les bouteilles, un peu dans chacune d’elle pour ne pas te faire prendre par tes parents. Ton petit ami volait des bouteilles d’alcool que tu buvais le week-end, souvent vous alliez au café. Et ce solvant que tu respirais dans du papier w.-c. dans ton lit pour t’endormir et puis aussi dans la salle de bain, les toilettes de l’école, un peu partout d’ailleurs et un peu tout le temps. Un jour, tu es morte pendant quelques secondes, tu as quitté ton corps, tu étais enceinte mais tu ne le savais pas encore. Et toutes ces fois où tu te coupais, seule dans ta chambre ou en classe devant les autres. Le sang coulait parfois par terre mais ce ne sont pas les remarques des autres filles qui t’arrêtaient. Tu te mettais même parfois en colère. Tu ne comprenais pas pourquoi ils ne te laissaient pas faire. Tu ne faisais de mal à personne, juste à toi-même.

A mille lieux du monde des humains, tu t’es construite ton monde à toi puisqu’ils ne te comprenaient pas. Ils voulaient que tu changes. Ils voulaient que tu sois comme tout le monde. Et toi, tu voulais simplement être toi-même. Ils ne t’écoutaient pas. Alors tu t’es crée une amie imaginaire avec qui tu pouvais parler.

Les années se suivent et tu as laissé de côté ton âme d’enfant blessé pour te consacrer à ta famille. Et puis un jour, il y a quelques mois seulement, tu t’es réveillée en ne sachant plus qui tu étais. Tu t’es perdue. Tu as peur, horriblement peur de tout. Tu te trouves enfermée dans un cauchemar où tes souvenirs reviennent à la surface au ralenti mais de façon si intense qu’on pourrait presque les toucher. Tu as deux enfants. Tu ne peux pas mourir. Tu ouvres la porte d’un service spécialisé en matière d’assuétudes, une assistante sociale t’accueille et t’écoute. Affolée, tu ne peux plus te taire : ton amie imaginaire te veut du mal, tu as entendu la voix de ton père te crier dans ton oreille, tu vois des choses étranges, tu as des envies de recommencer à te couper, à boire, à fumer et à respirer du solvant... L’assistante sociale te conseille d’aller voir un psychologue.

Le chemin est long, très long... Emy, tu dois apprendre à t’accepter telle que tu es : imparfaite ; à ne plus te faire mal; à voir la réalité telle qu’elle est ; à parler de tes peurs afin de les atténuer; ne plus accepter les humiliations; te faire une place; avoir des amis et pouvoir faire confiance ... Le chemin est délabré et rempli de cailloux, parfois tu tombes, parfois tu pleures, mais tu te relèves, tu n’es plus seule. Parviendras-tu un jour à te pardonner à toi-même ?

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