Il y a trois ans, le 13 novembre 2000, Milla Yanoucovitch venait de recevoir une lettre lui annonçant son licenciement de la société Thibaut, entreprise de nettoyage. Elle avait de la peine, mais, en même temps, elle se disait qu’elle allait pouvoir se relâcher un peu. Elle était nettoyeuse dans une caserne ; tous les jours, avec son tablier bleu et ses jupes foncées de modèle classique, elle nettoyait d’interminables escaliers, des couloirs, de grandes salles.
Elle allait enfin pouvoir penser à elle. Elle rêvait de faire les boutiques à Charleroi ; Elle habitait un appartement social aux Trieux ; en dix minutes, avec le bus, elle serait en ville. Flâner, elle aimait ça, elle qui courrait depuis tant d’années. Divorcée après quatre ans de mariage, elle n’avait pas ri tous les jours.
A trente trois ans, Milla était ce qu’on peut appeler une belle fille : cheveux acajou, yeux verts, taille fine, elle espérait trouver chaussure à son pied. Désormais, sa consigne serait de se faire belle, se promener et chasser le mâle.
Elle changea de look : elle laissa pousser ses cheveux, mit des bijoux fantaisie, des jupes vaporeuses.
Cela dura trois mois ; elle n’obtint aucun résultat. De plus, ses économies commençaient à diminuer de façon inquiétante.
Elle chercha de nouveau du travail et fut à nouveau nettoyeuse.
Elle avait un hobby : le cinéma ; elle avait une affection particulière pour Romy Schneider.
Elle possédait un vieux magnétoscope et regardait sans cesse le même film « le vieux fusil »
Elle s’inscrivit au cours d’art dramatique. Après trois ans de travail acharné, elle obtint un diplôme d’excellence, et fut engagée dans une troupe de théâtre amateur.
Elle avait une occupation à sa mesure.
De descendance russe, Milla avait du tempérament : elle était à la fois forte, fragile et révoltée. Le théâtre lui donna un équilibre.
Elle avait un porte bonheur , une Matriochka, Avant chaque première, elle démontait et remontait la poupée en chantant une chanson slave, et faisait un signe de croix.
Elle eut le premier rôle dans une pièce qui était l’adaptation de l’œuvre de Tchékhov.
Quand le metteur en scène la vit pour la première fois, il tomba follement amoureux ; elle venait de trouver l’homme de sa vie.
Pourtant ce jour-là, elle n’était pas à son avantage ; elle n’avait pas digéré son restaurant chinois, mais cela ne l’arrêta pas. Très calmement, malgré les douleurs, elle s’avança sur scène, car sa devise c’était de foncer.
Et là, toute entière dévouée à son art, elle oublia tous ses maux.
La pièce eut un succès retentissant.
Après la représentation, elle rentra dans sa loge et se regarda dans la glace ; elle se souvenait d’une jeune femme en tablier bleu.
Chantal Purnelle