C'est loin d'être fini. Il parle encore, il va l'écraser davantage. Sans broncher, elle écoute son père, celui-là qui devrait l'élever et qui ne cesse de la rabaisser à la moindre déficience scolaire : "Tu n'es qu'une idiote. Incapable de retenir quelques règles d'orthographe et d'utiliser des moyens mnémotechniques. Je ne veux plus de ces notes insuffisantes. Jamais, tu m'entends. Sinon, gare…"
Enfin, il s'en va. Il regagne son bureau. Il la laisse là, le souffle court, les joues empourprées. Peut-être a-t-il raison ? Peut-être n'est-elle pas à la hauteur ? Le sera-t-elle un jour ?
Elle pense aux autres élèves de sa classe, surtout à toutes celles qui ont obtenu une moins bonne note qu'elle. Elle se demande si elles ont dû encaisser tout ce mépris. Elle revoit sa mère qui l'autre jour s'était mise à rire en évoquant le gâteau raté servi au goûter du dimanche. Son père avait ri aussi : "Comment as-tu osé servir un tel gâteau, trop cuit, à ta chère sœur ? Comment a-t-elle pu t'en demander la recette ?" Un véritable fou rire qui s'était rallumé plusieurs fois durant toute la soirée.
Deux poids, deux mesures. Une erreur amusante, l'autre pas. Une autre fois, dans d'autres circonstances, sur une carte postale par exemple, son père aurait-il ri de cette balade en forêt écrit avec deux 'l' ?
Elle se dirige vers sa chambre. Elle a douze ans mais elle joue encore avec ses nounours. Ce sont d'ailleurs ses seuls vrais confidents. Elle prend Jojo, le plus gros dans ses bras, elle se laisse aller, pleure un peu, puis elle lui confie tout : Le onze sur vingt obtenu en dictées, le mot "idiote" que son père lui a dit et redit comme s'il voulait lui enfoncer ça dans le crâne et que ça y reste des années durant. Elle le regarde dans les yeux. Il lui répond que personne, non personne n'est dans l'absolu idiot, génial, stupide ou merveilleux, qu'on a tous, un jour ou l'autre un comportement idiot, génial, stupide ou merveilleux. Il lui explique que son père était juste vexé comme s'il avait lui-même commis une bévue.
Elle renifle un peu, elle sourit. Elle repense à ce "parfait" dont sa grand-mère maternelle se plaît tant à agrémenter les conversations. Elle n'est pas plus parfaite qu'elle n'est idiote. Elle est juste un étrange patchwork de particularités, elle fait ce qu'elle peut, du mieux qu'elle le peut, à sa façon à elle.
Le soir, durant le repas, son père semble avoir oublié la note insuffisante. Il ne parle que ce fournisseur qui n'a livré que la moitié de la commande qu'il lui avait passée. Elle comprend alors que les reproches, elle aurait dû les partager avec un autre…
Micheline Bolland.