Elle est heureuse Mathilde, tellement heureuse depuis que son Jules est mort d’une crise d’apoplexie. Enfin elle se sent libérée et pleine de projets. Finis ces barbelés horribles, fini ce haut mur rébarbatif la cloîtrant depuis tant d’années, la démolition en est programmée pour la semaine à venir.
Mathilde a hâte, Mathilde trépigne, elle a un urgent besoin d’air, de lumière, de verdure, de contacts. Ni tenant plus, elle enfile son vieil imperméable, protège ses cheveux permanentés sous un bob déformé et un sourire accroché aux lèvres elle sort dans la cour.
Triste cour en béton, horrible horizon mais Mathilde a dépassé ce stade, elle est déjà entourée d’herbes fraîches et de parterres fleuris. Ici, des tulipes, là, un hortensia et là, une allée avec un banc… Le plan de son petit paradis est bien clair dans sa tête. Normal, elle le peaufine depuis tant de mois, voire d’années. Et pourquoi pas une petite mare avec un saule pleureur ? se dit-elle. Il faudra en parler avec Marcel le jardinier pour qu’il prévoie le nécessaire. Elle l’aime bien Marcel, c’est devenu son ami et son confident. Avec lui, elle peut parler nature et non de béton ou de grillage.
Une sonnerie retentit et bientôt des rires et des cris égaient la cour de récréation se trouvant à quelques mètres d’elle. Mathilde frissonne, elle est fébrile. Ces gosses à portée de ses oreilles ne le sont pas encore à ses yeux et elle adore les enfants Mathilde. Pas comme Jules, lui il n’en a jamais voulu. « Une plaie ces mioches» disait-il sans arrêt. Qu’un ballon de foot atterrisse chez eux il le crevait aussitôt et ainsi, au fil des années, il avait érigé un mur entre les deux cours. Pas suffisant pour empêcher les tirs en hauteur, il l’avait surélevé puis avait posé des fils de fer barbelés. « Je veux la paix chez moi ! » tel était son credo.
Une pierre descellée attire l’attention de Mathilde et de ses mains nues, elle ne peut s’empêcher de gratter le mortier, de doucement élargir l’espace vide « Ce sera déjà ça de fait » se dit-elle et elle sourit à nouveau.
« Mathilde ! Mais tu es folle, ma parole ! » La voix courroucée de Jules résonne brusquement contre la paroi. Mathilde se retourne effrayée, son cœur bat la chamade. Personne et pour cause, là où il est son Jules n’a plus droit à la parole.
Quand donc cessera le sentiment de culpabilité qu’il a toujours su tenir en éveil chez elle, quand donc son subconscient lui permettra-t-il de s’épanouir sans crainte ? En réponse à ses questions elle creuse de plus belle sans se soucier de casser ses ongles ou de s’écorcher un doigt. Une deuxième pierre tombe à ses pieds et un courant d’air frais frôle son visage. A pleins poumons Mathilde respire la vie, Sa Vie.
Le 15 novembre 2006, Monique Nyssen