Elle était malheureuse ma gazelle. De mon coin où je l’observais, je le voyais bien. Elle si douce, si gracile dépérissait. Au moindre bruit, elle sursautait, ses oreilles se dressaient. Je la sentais sur le qui vive, la peur au ventre, ses beaux yeux embués.
Tout cela à cause d’un buffle mufle. Oh ! Au début il avait su y fairerien n’était trop beau pour elle, un buisson aux feuilles tendres, un voyage romantique au pied des montagnes, la meilleure place sous les arbres… oui, il veillait à tout pour lui faire plaisir.
Mais sa vraie nature avait rapidement repris le dessus et le buffle mufle était rentré de plus en plus tard. Il s’attardait à tous les points d’eau rencontrés et s’abreuvait de cloaques glauques qui lui tournaient le sang. Quand enfin il la rejoignait, il l’insultait, soufflait et les coups de ses cornes rendaient la jolie robe de ma gazelle terne ou sanguinolente.
Elle se sentait coupable de cette situation, c’était de sa faute pensait-elle et elle cachait ses déboires au reste du troupeau. D’ailleurs qui, à par moi, se souciait d’une petite gazelle ?
Enfin, les lois de la savane avaient évolué et ma gazelle mieux informée avait déposé une plainte auprès du roi Lion. Celui-ci avait intimé l’ordre au buffle mufle d’aller brouter et réfléchir dans une parcelle éloignée. La tête basse, il s’était exécuté.
Depuis, ma gazelle a repris du poil de la bête et il n’est pas rare de la voir en compagnie d’un beau zèbre à la longue crinière, un artiste sans doute ?
Et moi dans tout cela ? Je continue à l’observer et j’attends le moment, où comme avant, elle me caressera le bout du museau, me tiendra au creux de sa patte et face à son miroir lumineux, inventera des histoires et recréera le monde à sa manière.
Monique Nyssen