Un zeste d'estime

Fleur bienveillante

Elle se réveille, son regard se pose sur le mur qu'elle aperçoit par la fenêtre de sa chambre d'hôpital. Entre deux briques, pousse une fleur de rocaille. Tout ce qui la relie en ce moment au monde extérieur est cette fleur dont le bercement se synchronise à sa respiration. Elle vit en phase avec cette promesse végétale. Jour après jour, il lui semble qu'elle grandit, qu'elle développe force et harmonie.

Les doigts de l'infirme épousent la cadence de sa respiration qui est aussi le rythme de la fleur. Quand la fleur aura atteint la brique supérieure elle pourra, elle en est sûre, déployer de nouveau ses orteils en éventail comme jadis sur le sable de la plage.

Un instant, elle entend le crissement du chariot dans le couloir. L'infirmière passe, elle pénétrera dans la chambre pour porter le goûter, elle entraînera dans son sillage des odeurs d'éther, d'alcool, de médicaments.

L'infirmière entre sans frapper, elle pose la tasse et le biscuit sur la tablette. Pas un mot, mais un signe de la tête, un regard et un sourire qui répandent la compassion.

L'infirmière s'éloigne. A sa suite, on frappe à la porte. Apparaît dans l'embrasure un homme en fauteuil roulant électronique. Non point un malade, non point un visiteur habituel, un inconnu à la chemise colorée, un virtuose de la conduite. Il observe un instant le visage de la femme alitée qui contemple le mur. Puis, il se dirige vers la vitre. "Mon amie est devenue la vôtre" dit-il tandis qu'il pointe du doigt la plante.

"Elle croît et croît en nous la guérison. Après la mienne, la vôtre et celle de quantités d'autres personnes accidentées, blessées, meurtries ".

Héritage à l'épreuve du temps. Héritage puisé dans la fleur espiègle.

L'homme pose un passe-partout dans lequel est placée une esquisse de la fleur sur l'appui de fenêtre, touche l'épaule de la femme. Puis il s'en va.

Déjà, elle se voit qui se déplace en voiturette avec l'habileté d'un insecte. Elle soulève son pied droit puis son pied gauche de quelques millimètres, elle s'assure ainsi qu'elle est sur la bonne voie. La chaleur envahit ses jambes et sa poitrine. Elle inspire et la fleur oscille. Elle chantonne et la fleur brille. Elle s'assoupit alors.

A son réveil, la fleur lui force les yeux. Le paysage a changé. La fleur remue et effleure la brique supérieure. La fleur s'est tendue. Alors, la femme détache le talon droit du drap, retient un instant son expiration et savoure la tension qui grandit.

La femme se redresse, entrouvre le tiroir de la table de nuit et contemple sa pharmacie personnelle. Un flacon d'eau de toilette, des bonbons au chocolat, des dragées mentholés, la photo de son chien, une représentation de nymphéas de Monet, un fusain dessiné par son fiancé, des cassettes où sont enregistrées des ouvertures d'opéra, un échantillon du velours avec lequel elle compte confectionner des tentures à son retour chez elle, le bricolage de Pâques de son filleul, un carnet, un stylo, une horloge où s'agitent des coccinelles.

Tout à l'heure, lors de la toilette du soir, elle demandera à l'aide-soignante de déposer l’œuvre de l'inconnu parmi tous ces trésors. Progressivement, elle gagnera plus de terrain encore sur l'immobilité. Entre les deux briques, la fleur gravira avec elle les échelons de la convalescence.

Micheline Bolland
Extrait de "Nouvelles à travers les saisons" chez Chloé des Lys.

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