Un zeste d'estime

Mon dentiste

Mon dentiste est un chaud lapin. Etre draguée quand on a la bouche grande ouverte n’est pas à proprement parler une situation plaisante. Pendant que la joue picote et semble gonfler en s’anesthésiant, on se dit que c’est déplacé. On n’est pas venu pour ça, après tout. On est venu pour passer un moment désagréable mais nécessaire. Puis c’est l’instant tant redouté : un terrible « bzzz » se fait entendre, stimulant une montée de stress incontrôlable, et une odeur fétide de forage pour travaux publics pousse notre angoisse au paroxysme. Les doigts s’avancent, l’instrument s’insinue entre le palais et la langue, on enfonce sa tête au plus profond du coussin dans un mouvement inné de recul, et c’est l’inévitable contact du métal et du calcaire.
- Vous avez un beau chemisier ! Déclare inopinément le cher homme, les yeux plongés dans mon affriolant décolleté.
- Han-han, gazouillé-je, tout en pestant intérieurement contre ce rustre qui interrompt ma douloureuse concentration.
La prochaine fois, c’est sûr, je viens habillée en nonne. Pourtant, c’est vrai que j’aime bien ce chemisier. Il met en valeur ma superbe poitrine. Ce matin, devant mon miroir, j’avais envie d’être jolie. J’ai choisi avec soin mes vêtements, ce qui a dû me prendre au bas mot une heure et demie et engendrer une montagne de linge à replier. Sans compter le dilemme des accessoires : porte-jarretelles ou bas de lycra ? Quel collier, quel fard à paupière choisir ? Les chaussures sont-elles assorties ? Et j’en passe, le superflu au féminin pouvant prendre des dimensions colossales. Surtout quand on pèse 64 Kg pour 1m58 et qu’on ne correspond pas précisément au modèle déposé « Barbie ». Petite et boulotte, comme on dit communément, je suis une brune aux yeux noirs, les hanches larges et le fessier rebondi, les chevilles en forme de tubes de canalisation. Mais il y a peu, j’ai compris que j’avais du charme. Etre « charmante » est
- Voilà, j’ai presque fini le nettoyage de la dent. Vous allez bientôt pouvoir vous rincer la bouche, lance joyeusement mon bellâtre de dentiste.
- Ouet’ alo’, parviens-je à glouglousser entre le tube qui avale ma salive et le crochet qui sonde ma molaire.
- Vous avez la même broche que mon ex-femme.
Tiens ! Il est divorcé…
- Elle la mettait tout le temps, elle disait que c’était un porte-bonheur. En tout cas, ce bijou vous va à ravir !
- ‘erchi, est un ca’eau ‘e ‘on ekch à ‘oi auchi.
- Ah bon ! Vous aussi vous êtes divorcée ? rétorque-t-il avec un sourire qui n’arrive pas à cacher sa joie.
Non mais, de quoi je me mêle ?!? Oui, c’est vrai que je suis divorcée. J’ai entamé une nouvelle vie. Tout a commencé il y a trois ans, le 13 novembre, quand une enveloppe jaune est arrivée. Il était 10H50, les enfants étaient partis, Justin à l’université et Alexandre au bagne de sa rhéto. Michel, mon mari, plaidait au barreau ce jour-là. Je me suis servi un café et, assise devant ma table de cuisine, j’ai ouvert le pli avec un mélange de crainte et de curiosité. Il y avait là quatre feuillets de papier couverts d’une écriture ronde, les lettres scrupuleusement formées et soigneusement assemblées. Une écriture d’enfant. Mon écriture d’enfant. Je me suis mise à lire les pages du souvenir. Les mots innocents et pleins de bonheur du conte, écrit quand j’avais à peine dix ans, me piquaient les yeux, s’insinuaient dans mes veines, éclataient dans mon cœur et me rongeaient l’âme comme autant de petits vers dévorent une pomme. Quand j’eus fini, je levai les yeux et, devant moi se dessina une petite fille rayonnante, confiante en elle-même et en l’avenir, pressée de grandir pour découvrir le monde et lui montrer ce dont elle était capable. Elle me regarda droit dans les yeux mais ne me reconnut pas. Alors elle eut l’air de chercher quelque chose, ou plutôt quelqu’un, puis, déçue, elle s’en alla.
J’étais assise par terre, les coudes sur les genoux, les mains soutenant ma tête. J’étais trempée des larmes qui s’échappaient de mon corps et un bruit continu sortait de ma bouche sans que je puisse l’arrêter. Cela dura une demi-heure. Quand je me suis relevée, ma décision était prise : j’allais retrouver cette petite fille, me réconcilier avec elle, la faire sourire à nouveau. J’allais tout plaquer, changer de vie, me
- Bon, vous pouvez vous rincer la bouche.
Oups ! Je l’avais oublié celui-là
- Il ne restera plus qu’à faire le pansement, juste une ou deux minutes, puis vous serez libre. Ca va ? me questionne le champion du râtelier.
- Oui, ça va ! répondis-je gracieusement en bavant mon eau.
- Vous avez l’air bien pensive. Des soucis ?
- Non. Je les ai laissés tomber en même temps que les hommes, il y a trois ans.
- Hmmm…
- Excusez-moi, je suis un peu nerveuse.
- Le boulot ?
- Non, de ce côté-là, ça va très bien.
- Vous faites quoi ?
- Comme travail ? Je suis ergothérapeute. Un chouette emploi, très enrichissant, beaucoup de contacts, d’échanges, de créativité…
- C’est bien d’être toujours passionné par son métier après autant d’années. Enfin, je veux dire, heu… vous avez l’air jeune, mais avec une grande expérience…
- (Goujat, va !) Je ne suis plus si jeune que ça, j’ai 44 ans ! Mais j’exerce cette profession depuis deux ans seulement. Avant, j’étais « femme au foyer ».
- C’est bien aussi ça ! La famille, c’est une valeur qui se perd !
- C’est surtout moi qui me perdais. Vivre pour les autres, ce n’était pas fait pour moi. Je n’ai pas la vocation du sacrifice. Quand je m’en suis rendu compte, j’ai pris le temps de choisir minutieusement ma nouvelle voie, histoire de ne plus me tromper.
- C’est fantastique ! Quel courage !
- Oui, je suis assez fière de moi.
- On reprend ?
- OK !
Me revoilà la bouche béante, j’ai l’impression d’être une baleine en train de filtrer les planctons. C’est fou ce que j’ai besoin de signifier mon indépendance aux autres, surtout aux hommes. Au fond, il est gentil, je n’aurais pas dû le bousculer comme ça. Bah ! Tant pis ! Pourtant je rêve parfois d’un nouvel amour. En fait, souvent. Un prince charmant moderne, les yeux baignés d’admiration devant moi… Chimères que tout cela ! Je le sais, je le crie, mais je continue d’en rêver. Il faut que je grandisse ! Les illusions de l’amour sont des mirages qui éclatent quand on se jette dedans. Et d’abord, pourquoi un tel homme s’intéresserait-il à moi ? S’il existe, une jolie poupée a sûrement mis
- Voilà ! C’est fini. Je vous mets de l’eau ? susurre Professeur Colgate.
- Oui, merci.
- En attendant que ça se réveille, évitez de manger. Evitez aussi les chauds et froids pendant 24 heures. Pas de glace devant la télé ce soir !
- Pas de danger, je sors avec des amis.
- Ah ! Et demain, vous faites quoi ?
- …
- Je disais ça pour rire…
- Je vous dois combien ? Coupé-je court.
- 45 euros.
- Voilà. Merci, au revoir.
- Au revoir. J’ai été enchanté de vous rencontrer.
Ouf ! Enfin dehors ! Il est déjà tard, vite retrouver mes amis Parvis Saint-Gilles pour une bonne soirée. Café Hafa, j’ouvre la porte. Ils sont déjà là. Bises, sourires, bonne humeur. Je me détends, j’écoute la conversation entamée.
- Et il a eu le coup de foudre ? Questionne Anna d’un air incrédule.
- Oui, c’est ce qu’il affirme, répond Lilia. Tu te rends compte ? Lui qui répète depuis son divorce qu’il ne tombera plus jamais dans le piège de l’amour ! Il croise une femme, échange avec elle quelques mots et le voilà tout fou !
Eclat de rire général. Mais de qui parle-t-on ? Je me tourne vers mon voisin de table et lui pose la question.
- Daniel, un copain que tu ne connais pas encore, me renseigne-t-il. Tu vas le voir tout de suite, il a téléphoné à Lilia pour lui dire qu’il arrivait. Le plus drôle, c’est qu’il dit avoir été dans un tel état devant cette femme, qu’il n’a commis que des gaffes et a dû passer pour un abruti fini !
Nouvelle crise de fou rire à laquelle je participe volontiers.
- Lui qui est si gentil et si sérieux, le plaint Lilia. Il va falloir le chouchouter ce soir.
- Le voilà ! S’écrie Anna
Je me tourne vers la porte. A l’entrée, les yeux fixés sur moi, se tient mon dentiste.

Nathalie Collignon

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