Ce samedi, Juliette a mal. Son cœur saigne. Elle n'arrive pas à oublier les paroles de son mari, Bernard. Il lui a dit et redit.
- Tu n'es qu'une idiote, une pauvre idiote !
Tout cela parce qu'elle a lessivé son t-shirt bleu clair avec des vêtements foncés et qu'à présent, il est légèrement grisâtre.
Juliette ne compte plus les "pauvre idiote", les "crétine", les "sotte" que lui a adressé Bernard en cinq ans de mariage. N'empêche, elle ne s'y habitue pas ! Lui, le gérant de banque, ne l'aurait-t-il donc choisie que pour sa beauté ?
Juliette a les joues en feu, le cœur qui bat la chamade. Il y a plus de 10 minutes qu'elle est montée dans la montgolfière et qu'elle ne parvient pas à profiter de cette expérience qu'elle se réjouissait tant de vivre. Cette dispute, juste avant de prendre la route, lui a gâché le parcours en voiture jusqu'au lieu de départ, mais également ce baptême de l'air.
Quand les personnes se sont réparties entre les différentes nacelles, Juliette a choisi de ne pas monter à bord avec son mari. Elle a traînaillé, regardé ici et là les montgolfières bigarrées posées sur les prairies. Son mari a crié : "Dépêche-toi. Bob fait signe de nous joindre à son groupe !"
Juliette s'est baissée, a cueilli des pâquerettes. Quelques secondes plus tard, elle a entendu Bernard qui hurlait "trop tard" Elle a souri. Elle a imaginé son mari en train de pester contre elle. Elle a regardé la montgolfière qui quittait le sol. Elle a agité la main, elle a envoyé un baiser du bout des doigts. Elle s'est sentie plus libre. Ne l'avait-elle pas décidé, qu'elle monterait dans la dernière montgolfière ?
Pourtant, ce goût de victoire a un relent amer à cause de cet énième "pauvre idiote" que Juliette a encaissé le matin…
Après s'être hissée péniblement, Juliette se retrouve parmi un groupe de 6 femmes qu'elle ne connaît pas. Un jeune homme au faciès un peu mongoloïde est monté à sa suite. Il reste bouche bée, comme surpris d'être du voyage. Les 6 femmes, 6 copines babillent pareilles à des écolières en excursion :
- C'est rigolo ! Quelle chance d'avoir gagné le concours. Tenez-vous bien les filles ! Ouf on s'élève. J'ai un peu peur de l'atterrissage. N'y pense pas. Oh, regardez la ferme ! Quel silence…
Juliette est près du jeune homme. Elle sent son odeur particulière, un mélange de transpiration et de savon de Marseille. Il lui touche la main, il tremble un peu, il respire bruyamment. Leurs compagnes de voyage ne cessent de manifester leur enthousiasme.
Juliette se retourne un instant pour voir une dernière fois le parking et le complexe hôtelier où un bon repas les attendra au retour et où ils passeront la nuit.
- Oh regardez, regardez…
Juliette regarde. Elle est émerveillée. On dirait qu'un sculpteur est intervenu pour travailler le paysage. Là, sur la colline, une sorte d'oiseau gigantesque. Et plus loin, la silhouette d'un chien ou d'un loup. Des reliefs nets, des formes précises. Juliette repousse doucement la main du garçon puis se met à photographier tout cela. Sûrement que Bernard dans l'autre montgolfière en aura fait tout autant.
Les autres femmes rient tandis que Juliette et le jeune homme contemplent le paysage. Elle voit distinctement l'oiseau et le chien. Elle photographie à tire-larigot. Instants précieux qui bientôt ne seront plus que souvenirs…
Durant tout le voyage, ce ne sont qu'éclats de rire de la part des jeunes femmes.
- Vous avez vu ces signes, ces dessins ?
Le garçon sourit. Il dit "beau, joli" avec une grosse voix, gutturale. De temps à autre, il touche Juliette comme pour la prendre à témoin et pour se rassurer.
Bientôt, la nacelle se couche doucement dans une prairie. Tout le groupe se mobilise pour rouler la toile. Au retour, dans le mini bus, les copines ne cessent de s'amuser et de bavarder. Le garçon est assis près de Juliette. Il passe la main sur son bras. Il lui sourit. Il chuchote "gentille" mais sa voix porte comme s'il avait voulu s'adresser à tout le monde… Juliette rougit. Même un compliment depuis ce "pauvre idiote", elle le reçoit mal.
Une demi-heure plus tard, un des aérostiers brûle une mèche de cheveu de Juliette, verse un peu de champagne sur sa tête et lui remet un diplôme. Après ce rituel, Juliette rejoint son mari. Là, tous les mots qu'elle avait contenus s'échappent. Juliette parle vite, trop vite.
- Tu as vu l'oiseau sculpté sur la colline et le chien ? Tu as pris des photos ?
- Qu'est-ce que tu racontes ? Je n'ai rien vu de tout cela. J'ai vu des fermes, des champs, des prés, des vaches, des chevaux, des routes, des autos, un ruisseau, un moulin, des roches… Oui tout cela je l'ai vu, mais un oiseau et un chien dessinés, non… C'étaient sûrement des ombres. Tu as vu l'ombre de la montgolfière au moins ? Sinon, j'ai pris beaucoup de photos… Sois tranquille, j'ai mitraillé tout le paysage.
- Je t'assure. C'était comme dans l'émission sur les Nazcas et les dessins géants au Pérou, dans le désert…
- Je te dis que je n'ai rien vu. Viens prendre l'apéro avec Bob et les autres…
Le soir, quand ils sont couchés, Juliette ne cesse de penser à l'oiseau et au chien… Elle se fait câline. Elle ose.
- Dis chou, tu n'as vraiment rien vu de spécial cet après-midi ?
- Je te l'ai déjà dit non, non et non… Lâche-moi, j'ai trop chaud… Laisse-moi dormir !
Voilà qui clôt définitivement le chapitre.
Le lendemain matin, Juliette et Bernard se lèvent tard. Lorsqu'ils prennent le petit déjeuner, le jeune homme est attablé avec ses parents juste à côté d'elle. Juliette lui adresse un regard. Il y répond par un sourire, il dit de sa grosse voix : "Bel oiseau. Beau, le chien…" Juliette bat des mains, elle répète : "Bel oiseau, beau chien".
Bernard lui adresse un regard très sombre mais Juliette n'en a que faire. Elle en est certaine, elle n'a pas eu la berlue.
Les clichés pris par Juliette se révélèrent de très piètre qualité ! Flou, tout est flou ! Un vrai désastre. Bernard décréta : "Pauvre Juliette, tu n'es même pas capable de prendre une bonne photo ! Heureusement que les miennes sont parfaites !"
Après ce week-end, quelques "pauvre idiote" et une gifle plus tard, Juliette décida de quitter Bernard. Elle trouva un emploi de technicienne de surface dans un home et vécut plus heureuse qu'elle ne l'avait jamais été jusque là. Peu à peu, elle reprit confiance en elle. Dans son petit studio, elle épingla les clichés pris lors de son extraordinaire voyage.
Micheline Bolland