Parce qu’on lui disait trop souvent que sa paresse et sa maladresse la perdraient, Tiphaine en était arrivée à se demander si effectivement elle n’était pas tout simplement irrémédiablement lente, idiote et de surcroît pas très jolie. Forcément ces qualificatifs, il fallait bien en convenir, n’allaient pas vraiment de paire avec réussite !
-Qu’est-ce que tu peux être gauche, lui répétaient à longueur de journées sa mère et sa soeur. Comment Diable, peut-on être si malhabile ?
Souvent son grand frère Marco la rassurait de quelques mots tendres : -Je t’assure, moi, ma Tiphaine chérie que tu n’es ni plus maladroite, ni plus paresseuse et surtout pas moins belle que la plupart des filles de ton âge. Ferme tes oreilles à ces langues de vipères, écoute ton coeur et aussi le mien, eux ils savent que toutes ces méchancetés sont fausses, ajoutait-il, en déposant un gentil baiser sur les joues fraîches de sa petite soeur.
Sans le réconfort de Marco, la jeune fille aurait eu beaucoup de peine à tenir le coup dans cet environnement hostile. Mais Marco n’était pas souvent présent. Quand on a quinze ans on attend des encouragements et les critiques, surtout si elles émanent de proches, ont le pouvoir de démolir le coeur dans toute sa profondeur.
Elle comprenait bien que sa mère avait besoin d’aide et travaillait de son mieux tout autant, lui semblait-il, que sa soeur Anne. Et pourtant, l’aînée pouvait s’enorgueillir de recevoir bien des félicitations de la part de leur maman.
La petite épicerie permettait tout juste à la famille de vivre depuis que le père avait déserté le nid pour rejoindre, dans le nord de la France, la jeune femme dont il s’était épris. Tiphaine regrettait cette rupture et, sans bien réaliser ce que pouvait vivre son père, elle ne lui pardonnait pas son départ.
Elle n’avait pas compris cet abandon, c’est ainsi qu’elle ressentait la séparation de ses parents ! Elle n’avait rien vu venir ! Etait-elle à ce point aveugle pour n’avoir jamais remarqué entre eux le moindre signe de dispute ni même le plus petit grief, pas plus elle était bien obligée de se l’avouer qu’un soupçon de tendresse ou un quelconque geste d’attention
Elle se demandait souvent s’il arrivait encore à son père de penser quelquefois à elle et avait grande envie d’y croire, même s’il ne donnait ni ne prenait jamais de nouvelles.
Autour d’elle chacun s’appliquait à répéter que cette histoire ne la concernait pas. Bien sûr, elle savait que le conflit se situait entre leurs parents. La jeune fille s’efforçait de le croire tout en se demandant quelle était sa part de responsabilité et quand elle finissait par admettre qu’effectivement, ce problème n’était sans doute pas le sien, elle s’interrogeait sur la manière de pouvoir lâcher prise. Comment parvenir à ne plus y penser ? Et surtout comment encore croire à l’amour ?
Les jours et les semaines se succédaient, les mois défilaient, les années s’ajoutaient aux années et Tiphaine grandissait en âge et en beauté mais aussi en se repliant sur elle-même. Elle ne sortait pratiquement jamais, ne comptait aucun ami et se sentait bien souvent très seule.
Marco, son frère tant aimé avait quitté la maison, sa soeur avait épousé Pierre-Yves Hautain. Ce beau mariage faisait la fierté de leur mère qui en profitait pour enfoncer le clou et redire que jamais ce genre d’histoire ne risquait d’arriver à sa si maladroite seconde fille. Elle n’était d’ailleurs pas la seule à penser de la sorte.
La jeune fille continuait donc à travailler à l’épicerie familiale. Sa mère ne cessait de lui seriner que son ignorance et son comportement lymphatique, affirmant qu’ils n’étaient pas étrangers au prolongement inquiétant de son célibat. Elle ne se privait pas de dire à qui voulait l’entendre que lorsqu’on coiffe largement sainte Catherine, sans que le moindre amoureux ne se profile à l’horizon, il y a de quoi se poser de sérieuses questions. Comment Tiphaine aurait-elle pu attirer des regards en s’enfermant dans le logis de sa mère en permanence ?
La maîtresse de maison souhaitait, à présent qu’elle était pensionnée, que cette espèce de Tanguy au féminin quitte enfin le toit familial. Elle n’avait plus besoin de ses services et puisqu’elle ne parvenait pas à décrocher un emploi, il n’y avait plus aucun intérêt à ce que sa fille s’incruste. Il était temps pour elle, au contraire, de quitter enfin le nid. Elle ne se privait pas de le lui répéter sur tous les tons.
L’épicerie venait d’être vendue, l’installation d’une seconde grande surface en avait signé la mort annoncée depuis longtemps, ainsi d’ailleurs que la plupart des petits commerces de l’entité. Les villages comme celui qu’elles habitaient mouraient à une certaine vie, puisqu’ils étaient devenus, au fil des années, des sortes de dortoirs pour les travailleurs des cités environnantes.
Quand Marco et sa compagne lui demandèrent d’accepter de devenir la marraine de leur premier enfant, elle sauta de joie et prit le train pour aller voir sur place comment se déroulaient les choses. L’occasion de souffler un peu et de revoir enfin son frère.
Dans les faubourgs de Lille où les tourtereaux avaient élu domicile, elle se sentit d’emblée comme attirée par cette région et ses habitants. Sa jeune belle-soeur y exploitait également une petite boutique de vêtements et, comme par hasard, à cause justement de la venue prochaine du bébé, cherchait une associée. Elle proposa à Tiphaine de venir l’aider, persuadée que ses qualités de serviabilité et d’amabilité dont lui avait souvent parlé Marco étaient largement suffisantes pour lui demander de signer un contrat d’engagement. Elle avait aussitôt ressenti qu’une affection réciproque venait de naître.
Le jour même les accords furent pris de part et d’autre et la jeune fille toute joyeuse se mit en quête d’un petit appartement. Par chance non loin de la maison de Marco et Carla, elle dénicha un ravissant trois pièces qui lui convenait à ravir. Elle savait qu’elle y serait bien.
C’est avec des ailes qu’elle rentra chez elle ce soir-là pour annoncer à sa mère éberluée qu’elle allait enfin faire ses bagages et vivre une vie ailleurs comme celle-ci le souhaitait depuis si longtemps.
Cependant cette dernière était moins sûre que c’était cela qu’elle voulait, la solitude tout à coup lui faisait peur ! elle aurait aimé en parler un peu et de s’interroger sur le bien fondé de ce départ quelque peu précipité.
Mais Tiphaine heureusement n’écoutait plus que son coeur.
Irène Jacques
Paraît en septembre 2007
Cantate à trois voix : Ma vie en questions, aux éditions Traces de Vie