Il y a la force ordinaire, celle qui guide à travers le quotidien, celle qui suit à travers les jours. E puis, il y a celle que l'on devrait avoir, qu'il semble qu'on devrait construire au fil de sa vie, qui pourrait atteindre sa plénitude à l'âge adulte.
On ne connaît sa force que face à l'ennui ou à la douleur. Marie-Aimée a en elle la force ordinaire celle qui la fait astiquer la maison, celle qui la fait recevoir les clients, celle qui la porte à alléger le souci passager, celle qui l'aide à supporter la mauvaise humeur des collègues ou des voisins.
Marie-Aimée a parfois les idées noires. Quand elle pense à son unique sœur, de quinze ans son aînée, Marie-Aimée perd quasiment tout pouvoir sur elle-même. Elle se sent fragile comme l'éphémère, impuissante comme l'enfant, coupable comme le voleur.
Marie-Aimée regarde ses doigts, la pulpe de ses doigts marquée du rouge des groseilles qu'elle vient de presser. "Sale fille, lave-toi vite les mains". D'anciennes paroles de sa sœur lui reviennent et gâchent ce moment de presque bonheur.
Penser à sa sœur conduit à tout sauf au bien-être ! Tout ce qu'on lui a dit de bon jusqu'à présent, tout ce qu'elle a vécu de positif, tout ce qu'elle a imaginé de beau, peut être effacé par le souvenir d'une réflexion, d'une mimique, d'un geste de sa sœur. Le bonheur s'écroule d'un coup pour un de ces petits riens : photos, mots fétiches, parfums.
Marie-Aimée est en vacances. Elle tranche dans ses désirs, dans ses envies, dans ses passions. Elle se sent forte. Elle est partie sans avouer à sa sœur qu'elle les passerait dans un club de vacances. Marie-Aimée a imaginé tant de réactions possibles, qu'elle n'a pas osé dire simplement la vérité. Elle est à Cannes mais elle a dit qu'elle était à Nice. Elle est dans un club mais elle a dit qu'elle avait été invitée chez une copine qui possède un studio. Elle a prévu de multiples activités mais elle a dit qu'elle passerait son temps à repeindre le studio.
Aujourd'hui, Marie-Aimée envoie une carte postale à sa sœur. 'Souvenir d'une petite escapade à Cannes', note-t-elle. La carte postée, Marie-Aimée se renseigne sur les possibilités de se rendre de Nice à Cannes en utilisant les transports en commun. Ainsi, mentir l'oblige à des pertes de temps, à des acrobaties imaginaires qui entretiennent plus encore sa colère à l'égard de sa sœur.
"Il faudra bien qu'un jour ou l'autre, elle sache." Cette réflexion d'une vacancière à qui elle se confie fait monter en elle une sorte de fièvre. "Vous allez probablement vous recouper. Que ferez-vous quand le mensonge lui apparaîtra ?"
L'ombre de sa sœur. Le bonheur terni par l'ombre de sa sœur. La brûlure à l'estomac venue de l'ombre de sa sœur. Le plaisir déchiré sous l'ombre de sa sœur. Le jugement, l'impression, le sentiment, le besoin de sa sœur remplacent si souvent les siens. Marie-Aimée a appris à s'estimer à travers les pensées de sa sœur. Marie-Aimée soupire. Il faudra des heures et des heures pour qu'elle émerge de nouveau.
Marie-Aimée est prise de court. Elle est rattrapée par sa sœur même dans ce lieu de rêve où le temps s'écoule agréablement pour les autres. Marie-Aimée se met à lire des polars. Ce n'est pas dans ses habitudes. Elle se met à éplucher les manières de tuer, à détailler les mobiles. Les mobiles lui paraissent tellement futiles. Elle, elle a un bon mobile, un véritable mobile mais elle ne trouve pas la manière...
Au retour des vacances, Marie-Aimée se regarde dans le miroir de sa chambre. Elle essaye de trouver en quoi elle ressemble à sa sœur mais elle cherche en vain. Yeux verts, yeux bleus. Cheveux gris, jadis châtain, cheveux presque noirs. Visage ridé, visage lisse. Elle imagine sa sœur à ses côtés. Elle repense à ces photos de mariage. Elles portent toutes deux la même robe. Sa sœur qui s'est mariée deux ans après elle, a voulu porter sa propre robe. Sacrilège, profanation, scandale. Marie-Aimée s'est tue, elle a accepté sans sourciller.
Il y a la force ordinaire celle qui guide à travers le quotidien. Et puis il y a celle que l'on devrait avoir quand on atteint la maturité. Marie-Aimée a la force d'aborder son travail au magasin, un travail de secrétaire harcelée par un gérant exigeant. Elle a la force d'aborder les ennuis liés aux deux vols dont elle a été victime à huit jours d'intervalle. Elle a la force d'aborder les contraintes du nettoyage, de la cuisine, des exercices de gymnastique proposés dans son club, de l'écoute de vieux voisins. Mais elle n'a pas la force d'encore entendre sa sœur lui reprocher son divorce, ses gaspillages pour répondre aux normes de la mode, le temps perdu à faire du bénévolat dans l'école de sa petite-fille.
Depuis le retour des vacances, guidée par un besoin imprécis, Marie-Aimée continue à lire des polars. Elle se met aussi à lire des faits divers. Strangulations, asphyxies et empoissonnements lui apparaissent sous des formes désirables, chaudes, voluptueuses, lumineuses.
Jour d'or. Jour de soleil. Jour de brise automnale. Jour de douceur. Marie-Aimée attend la visite de sa sœur de passage à Paris pour un salon des antiquaires. Ensemble, elles prendront un bon repas. Marie-Aimée cuisine avec talent. Les idées montent en elle comme des effluves d'alcool, des brumes enchanteresses. Elle mangera du pâté tandis que sa sœur qui en a horreur, dégustera un carpaccio de thon acheté chez un traiteur réputé. En garniture, une salade d'herbes amères, garnie de pignons de pin, de tomates séchées et de lamelles de truffes, assaisonnée par une vinaigrette aux trois huiles et trois vinaigres. Une palette de couleurs et d'odeurs exceptionnelles. Une garniture pareille pour les deux, juste un peu de mort aux rats en plus pour agrémenter l'assiette de sa sœur. Un de ces riens qui change tout. Comme un de ces sourires, un de ces parfums, une de ces saveurs qui font basculer de l'agréable vers le divin, du désagréable vers l'insoutenable.
Jour d'or. Jour de grâce. Le conflit est venu très tôt pour un numéro de téléphone refusé à un voisin. Le mobile s'est étoffé. L'énervement justifiera la distraction fatale, celle qui fait saisir la salière contenant la mort aux rats plutôt que la salière contenant du sel de cuisine. Une imprudence sans plus ? Une imprudence pareille à celle de la ménagère qui verse un fond de détergent pour vaisselle dans une bouteille de limonade vide ou de celle de l'infirmière qui confond les boîtes à pilules de deux personnes âgées.
Marie-Aimée pleure. Elle n'est plus un oiseau en cage. Marie-Aimée a gagné sa liberté. Jamais plus on ne la harcèlera, jamais plus on ne l'accablera de reproches. Jamais on ne la soupçonnera, elle était si dévouée, si bonne, si patiente. Pour sa sœur, elle s'est tant sacrifiée avec une mine radieuse, jusqu'à lui prêter sa robe de mariée, jusqu'à lui présenter des excuses alors qu'elle était innocente, jusqu'à lui offrir les meilleurs vins, jusqu'à lui cuisiner des petits plats raffinés, jusqu'à interrompre des vacances pour l'aider à soigner une mauvaise grippe ! De cela, ses enfants et ses neveux témoigneraient à coup sûr s'ils étaient amenés à le faire !
Micheline Bolland