Un zeste d'estime

A bout

Lucille ferme les yeux. Le soleil ombre d’orange ses paupières translucides. Elle profite du premier réchauffement du printemps pour s’installer sous l’arbre pour la sieste. Les feuilles frémissent dans un soupir de marée. Elle se sent si lasse. La peau de ses joues tiraille. Un crissement dans la grenaille et ses pensées déraillent. Comme sa vie.

Le voisin fait hurler sa disqueuse. Pas moyen d’avoir la paix. Dès qu’il fait beau, il en profite pour travailler. Il sait encore travailler, lui. Il racle le mortier dans la brouette, étale le mortier à petits « tchac-tchac-tchac ». Sa vie à elle découpée en tranches.

L’avant. La solitude, la rencontre de Karl, les enfants, le boulot.
Karl, après l’accident. Le regard béat. La bouche pâteuse, figée dans un rictus. Lucille l’aperçoit à travers le feuillage. Karl avance péniblement sa jambe raide, appuyé sur une béquille. Lucille referme les yeux. Elle ne le supporte plus.

Elle s’efforce de dormir mais tous les bruits lui parviennent amplifiés. Elle n’aurait pas dû s’étendre dehors sous l’arbre pour dormir. Boules Quiès et rideaux tirés, sous la couette. Voilà qui aurait été plus efficace. Mais elle préfère le soleil jouant à cache-cache sur ses bras nus, le gazouillis des oiseaux.

L’eau clapote dans le sable que le voisin mélange au ciment. Le clapotis l’emmène dans les châteaux de sable, quand Karl dirigeait les grandes manœuvres hydrauliques à la marée descendante. Quand il construisait des digues à grands coups de pelle et que leurs enfants s’extasiaient de la capture de l’eau salée. Quand il ne craignait pas d’affronter le vent pour quelques perles de soleil dans le regard des enfants.

L’enfant, maintenant, c’est lui. Oui : il est vraiment redevenu un enfant. Elle se lève la nuit avec lui parce qu’il doit uriner, le lave, lui prépare à manger et lui rappelle de prendre ses médicaments.

Poser jour après jour les gestes d’amour. Qu’est-ce que l’amour ? Lucille frissonne malgré le soleil. Les exigences d’enfant gâté de Karl la minent. Ce matin encore, elle a proposé de faire appel à une aide-familiale. Parce qu’elle n’en peut plus.
- Non, je veux que ce soit toi et personne d’autre, a –t-il répondu.
S’il était atteint seulement physiquement, elle le supporterait. Mais elle en a assez de ses humeurs imprévisibles. Il prend la mouche pour des peccadilles. Elle est fatiguée de tout porter à bout de bras : le ménage, le boulot, les ados et la haute voltige pour joindre les deux bouts chaque mois. Allons ! Dormir ! Lucille serre les orteils, les relâche, et puis suivent les mollets, les cuisses, le ventre, les épaules. Pas moyen d’enlever cette boule au fond de la gorge.

Une mouche bourdonne. Elle s’approche, zigzague, vrille les oreilles de Lucille. Ouf ! Elle s’éloigne ! Non, elle revient à la charge, se prend pour une Formule un au Grand-Prix de Francorchamps… ou pour Arnaud sur sa moto. Quand il est revenu à midi, elle s’est encore inquiétée.
- Arnaud, tu sens l’alcool.
- On a juste bu un verre avec les copains, pour fêter la fin de l’année.
- Arnaud, je vois à tes yeux que tu as bu plus d’un verre. Je t’ai déjà dit de ne pas boire quand tu roules à moto.
- Autant dire jamais. Tu vas venir me conduire et me rechercher à la soirée des rhétos ce soir, peut-être ?
Il parlait en serrant les dents. Comme son père. Elle ne supporte pas. Si au moins son père jouait son rôle, mettait des limites. Mais non. Il maugrée dans son coin. Et les enfants l’ignorent. Comment leur donner des repères dans ces conditions ?

L’orange sous les paupières. Le feu intérieur. Se laisser apaiser par le souffle du vent. Se laisser bercer comme un enfant pour rejoindre les bras de Morphée. Orange. Pourpre. Crème.

- Maman ! T’as pas vu mon Tee-shirt noir?
Arnaud crie par la fenêtre de sa chambre. Lucille ne répond pas. Elle fait celle qui dort. C’est Karl qui répond, bien fort pour que le voisin entende.
- Ta mère, elle ne suit pas à la lessive.
Le voisin remet une pelletée de mortier qui tombe dans un floc mouillé.
- Mais pour aller marcher avec ses randonneurs, elle trouve le temps.
Le voisin démarre sa disqueuse pour ne pas être pris à partie.

Elle a toujours aimé marcher. Avant son accident, elle lui avait proposé plusieurs fois de partir en randonnée. Il trouvait toujours un prétexte : le travail, les enfants. Elle avait fini par se décider, avec une copine. A l’époque, il avait haussé les épaules. Mais maintenant qu’elle continue, il la harcèle. Il est jaloux de la compagnie des randonneurs. Il crâne. Depuis son accident, il refuse de partir en chaise roulante. Il préfère marcher avec sa béquille, debout, plutôt que voir le monde à hauteur de nombril et au rythme du bon vouloir des autres. Elle peut comprendre, mais cela limite fort les contacts extérieurs. Elle, elle a besoin de marcher dans la nature pour recharger ses batteries, pour se sentir vivre. Doit-elle se priver de mouvement, doit-elle devenir une statue de sel pour lui ?

Froufrou et cris dans les branches. Deux oiseaux sortent du nid en se bousculant. L’un donne de grands coups de bec. Est-il méchant ou défend-il seulement son territoire ?
Lucille ouvre les yeux. L’oiseau gris s’enfuit au loin tandis que le merle revient vers le nid et entonne un chant vainqueur.

Karl est quand même le père de ses enfants. Elle ne peut pas le chasser de leur vie comme l’oiseau. Les animaux suivent leur instinct pour survivre. Elle, elle se torture le cerveau à longueur de nuit pour trouver l’issue la meilleure pour tous. Mais il n’y a pas d’issue. Souvent, elle se dit que si les médecins ne l’avaient pas ramené à la vie, cela aurait été mieux pour tout le monde. Elle soigne Karl comme une mère, elle pose les gestes que son métier d’infirmière lui a appris. Elle s’est efforcée d’y mettre de la tendresse, de l’amour. Mais la nature l’a rattrapée au galop. L’odeur de Karl, elle ne la supporte plus. Cette odeur la dégoûte. Peut-on aimer quelqu’un qu’on ne désire plus ?

Allez, l’amour, c’est plus que le désir. Le désir n’est que frivolité, dirait sa mère qui lui a enseigné le sens du devoir. Et de l’engagement.

Je ne peux plus le sentir ! Lucille pleure. Elle s’agrippe aux racines de l’arbre pour ne pas sombrer, suit de ses doigts leur contour noueux, renifle l’humus. Le marchand de glace passe, laissant dans son sillage une ritournelle mécanique. Elle s’efforce de trouver les notes.
Do mi ré do
Sol fa mi
La sol sol fa mi do
Ré mi ré do si do

Dormir. Elle réfléchira plus tard. Mais ce n’est plus possible. Il y a quelque chose de cassé dans le ressort de son cœur. Une pointe la transperce. Elle porte sa main à sa poitrine, retient sa respiration. Si elle continue, son cœur va lâcher.

Le merle chante encore. Elle se plonge dans ses modulations, s’envole avec lui, respire enfin calmement.

Une certitude apaisante émerge de son chant. Elle doit prendre une décision. Pour continuer à vivre. Pour préserver ses enfants.

Elle se rappelle avoir fourré dans le fond d’un tiroir une adresse. Celle d’une institution capable de prendre en charge Karl avec son handicap. Elle ne peut plus le porter. Il ne pourrait vivre seul. Il laisserait le gaz allumé.

Elle avait cru qu’elle y arriverait. Que l’amour était plus fort que tout ! Elle pleure et ses larmes coulent dans les feuilles. Les larmes serpentent en rivières. La pluie se met à tomber. Elle reste sous l’arbre, protégée par les larges feuilles du laurier. La pluie crépite. Lucille lèche la pluie.

Claire Ruwet

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